Kayna Samet
« ENTRE 2 JE »
« Là-bas les miens squattent des bidon-villes/ Rêvent d'un bateau pour une France tranquille/ Loin de tout/ Moi j'ai grandi loin du port d'Alger/ Dans c'qu'on appelle une zone sensible/ A genoux/ Perdue en quête d'identité/ A d'voir porter mes origines/ Au garde-à-vous/ Ouais j'ai voulu savoir qui j'étais/ Jeune française et maghrébine En mal de tout... » (Entre 2 je)
Kayna Samet est né à Nice, un jour de septembre 1980. Elle a grandi dans un de ces quartiers qu'on dit sensibles. Histoire banale : Parents divorcés, mère exemplaire, père absent... Premiers émois musicaux avec les disques funk de son grand frère, mais aussi avec les grandes voix écorchées de la chanson française, les Brel, Piaf ou Ferré... Puis premiers essais au sein des groupes de rap locaux, d'abord en tant que choriste, puis en tant que rappeuse, le temps de se rendre compte que ça bouillonne bien trop en elle pour qu'elle puisse se contenter longtemps de jouer les utilités... Premières maquettes, financées à coup de petits boulots, premières K7 dupliquées sur son poste à la maison, premières scènes, et puis un jour le téléphone qui sonne. À l'autre bout du fil, Akhénaton, qui lui propose de venir à Marseille enregistrer un morceau pour une compilation... Le dit morceau ne verra finalement pas le jour. Qu'à cela ne tienne, les revers ne font que renforcer sa détermination. Elle se choisit une nouvelle identité. Désormais elle sera Kayna Samet, en hommage à Kahina, reine des Aurès, ainsi qu'à sa grand-mère maternelle. Quelque temps plus tard, elle rencontre Matt sur un plateau TV, qui l'invite à lui donner la réplique sur son deuxième album « RB 2 rue » le temps d'un duo intitulé « Le Prix A Payer », puis à ouvrir pour lui sur toute sa tournée. Entre temps, Kayna a signé avec le label Voix Publik et a commencé à travailler sur l'écriture son premier album, en fédérant autours d'elle une équipe de musiciens, Anaqroniq.
Commence alors un long travail, trois ans passés à définir et affiner l'identité artistique du projet. Alors que jusqu'ici elle balançait entre rap et chant, Kayna opte à ce moment définitivement pour cette dernière option. Mais du rap, elle conserve tout de même un solide bagage : des cadences, une manière de se poser sur la musique, et surtout un parlé, cru et sans faux-semblant, qui en fait le pendant direct des meilleures plumes du genre. Booba ne s'y est d'ailleurs pas trompé, qui après avoir entendu « Blazée d'la life », son seul titre solo sorti dans l'intervalle, lui demande d'évoquer avec lui sa « Destinée ». Ça tombe bien, de tous, il est sans doute celui dont elle se sent le plus proche, pour sa noirceur et sa mélancolie. Comme lui, elle écrit à la première personne, cash, direct, quitte à inclure certains anglicisme, et privilégie une certaine forme de spontanéité, une écriture en première intention, à vif, écorchée, brute mais jamais vulgaire. Ses mots fleurent bon le bitume. Porte-voix des sans-voix, elle chante la « Sous-France » des quartiers, les frustrations d'une génération sacrifiée, la révolte et la rage d'une jeune fille maghrébine vivant en France, écartelée entre deux identités parfois contradictoires, « entre 2 je », et qui s'efforce de surmonter les nombreux obstacles et coups durs, sans jamais baisser la tête ni céder au découragement. La plupart du temps, ses textes ont de solides fondements autobiographiques, qu'elle évoque son mal d'amour (« En mal d'amour », « Toi qui sais »), l'absence de son père (« Celui que j'voulais »), l'éloignement forcé d'avec son frère alors derrière les barreaux ( « Le barreau des c½urs ») ou l'implacable routine du quotidien (« Blazée d'la life », « A l'arrache »), mais en quelques occasions, elle se frotte aussi à la fiction, pour évoquer la dure condition des siens (« Sous-France ») ou la violence conjugale (Besoin de renaître »). Quel que soit le contexte, elle parvient à croquer en peu de mots la situation, à nous faire partager ses états d'âme et ses émotions.
« Ouais ce soir j'rentre tard j'ai perdu mes clefs/ J'fouille mes poches vides tout mon sac sur le palier/ Putain faut qu'je sonnes j'peux pas faire autrement/ Qu'est-ce je vais pouvoir lui dire faut qu'j'fasse ça proprement ouais/ t'façons c'est mort j'sais déjà c'qui m'attend/ C'est les mêmes scènes celles qui se répètent tout le temps/ En plus j'ai froid et j'suis toutes trempée/ Et franch'ment rien à foutre j'me la sens pas d'me justifier » (Besoin de renaître)
Pourtant ce n'est pas de rap qu'il est question, même si Booba, AKH, Soprano et 113 sont venus apporter leur pierre à l'édifice, mais bien de soul, de musique de l'âme, spirituelle et combative, capable de transporter tous ceux qu'elle touche. Et qui dit soul dit voix. Celle de Kayna est riche de multiples cassures et fêlures. Incroyablement expressive, elle vous remue, vous prends aux tripes comme bien peu de ce coté-ci de l'Atlantique. On songe à Mary J. ou à Jaheim, deux artistes qui, comme elle, n'aiment rien tant que chanter les peines de c½ur et les malheurs des petites gens, sur fond de beats hip-hop et de grosses boucles soul. Le blues n'est jamais bien loin, encore accentué par les ambiances musicales concoctées par la clique Anaqroniq : Tempos lents, rythmiques lourdes et profondes, sonorités chaleureuses (orgue, fender rhodes, cuivres), arrangements mettant en valeur la dimension dramatique de la musique, climat tristes et mélancoliques. Pleurs et bosses, sentiments à vif et bleues à l'âme, blessures intimes et touchantes confessions, moments d'abattement et lueurs d'espoir, amour et vie, hip-hop soul, entre 2 je...